Dans le d�bat sur l'euthanasie, en cours depuis plus de trois d�cennies, il ne suffit pas d'aligner des arguments pour ou contre une loi autorisant l'euthanasie, il faut aussi comprendre � quoi l'on s'engage, � quoi l'on s'expose, de quoi l'on se fait complice et � quoi l'on renonce en adoptant telle ou telle position.
Nous avons mission sur ce site de d�fendre les personnes les plus vuln�rables, qui sont souvent les premi�res victimes en cas de catastrophes naturelles mais aussi en cas de bouleversement moral ou social : � vies sans valeur �, � existences superflues �, � esprits morts�, � enveloppes humaines vides �, tels �taient les qualificatifs que leur r�servait la propagande nazie pour pr�parer l'opinion publique � l'euthanasie � laquelle on les destinait.
On accuse d�sormais d'anti-nazisme primaire ceux qui �voquent ces souvenirs. Ce sont des souvenirs pourtant bien proches de la r�alit� actuelle. � propos de la propagande et de la pratique nazies, auxquelles on ne s'abaisse pas du jour au lendemain, George Steiner disait que l'imaginaire europ�en s'y �tait pr�par� par les oeuvres litt�raires du marquis de Sade, occasion de rappeler le r�le important de l'imaginaire, parmi mille autres causes et ant�c�dents. Nous l'avons d�j� dit, nous le r�p�tons: l'�thique est une science complexe. De m�me que nul ne peut affirmer que � le parfum de l'aub�pine est inutile aux constellations �1, de m�me nul ne peut soutenir, par exemple, que la disparition du visage dans les repr�sentations de l'homme n'a pas un rapport myst�rieux avec l'euthanasie inflig�e � d'autres.
Apr�s la fin des horreurs de la deuxi�me guerre mondiale, en 1945, l'humanit�, effray�e, a compris que la vague qui venait de d�ferler sur elle �tait en formation depuis longtemps et que rien ne permettait d'exclure qu'elle puisse se reconstituer sous une forme encore plus barbare. Tout ce qu'on a pu opposer � cette vague, ce fut l'id�e de dignit�, sur laquelle les philosophes ont encore beaucoup de peine � s'entendre. Entre deux tremblements de terre � Ha�ti, les processions religieuses �taient �mouvantes certes, mais dans la mesure o� elles avaient pour but d'arr�ter les �l�ments, elles paraissaient d�risoires. Ne sommes-nous pas tout aussi d�risoires quand nous pr�tendons freiner la barbarie en lui opposant l'ic�ne de notre dignit� ?
Tr�s r�pandus dans l'opinion au d�but du XXe si�cle, l'euthanasie et l'eug�nisme, ce couple ins�parable, n�a pas tard� � repara�tre apr�s le sursaut de dignit� qui a suivi imm�diatement la seconde guerre mondiale. Force est aujourd'hui de constater que ce n'est ni l'eug�nisme ni l'euthanasie en eux-m�mes qu'on avait rejet�s, mais plut�t l'usage qu'en avait fait un �tat totalitaire. Les deux m�mes actes sont redevenus bons tout � coup � la condition qu'ils soient l'objet d'un choix individuel.
Nous reviendrons plus loin sur cette question du choix individuel. Qu'il nous suffise pour le moment de noter la puissance de la vague qui porte l'euthanasie et l'eug�nisme dans ses replis. Cette vague est le r�sultat de la convergence d'un grand nombre de courants. J'en �voquerai cinq ici avec l'espoir de jeter quelque lumi�re sur les enjeux lointains de l'euthanasie et de l'eug�nisme. Il me sera �videmment impossible dans le cadre de cet article de pr�ciser les liens entre les divers courants, ni de d�montrer pour chacun son importance par rapport � d'autres ou l'influence qu'il a eu sur les �v�nements. Mon premier but est de rappeler que les changements dans les attitudes devant la mort ont des causes si lointaines, si profondes et si d�terminantes que si elles ont suscit� des comportements barbares un jour, il faut pr�sumer qu'elles en produiront de nouveau; plut�t que de pr�tendre avoir conjur� le danger en se promettant de rester � l'abri du totalitarisme. Par enjeux lointains, j'entends aussi bien les ant�c�dents que les cons�quences et je fais l'hypoth�se que plus les ant�c�dents sont lointains dans le pass�, plus les cons�quences risquent de l'�tre dans l'avenir.
L'�volution du rapport avec la mort et la souffrance
L'�volution du rapport avec les a�n�s
L'�volution du rapport avec les objets
L'invasion de l'imaginaire par l'homme machine et le robot
La libert� de plus en plus assimil�e au choix
L'�volution du rapport avec la mort et la souffrance
Le culte des morts a une telle importance dans l'ensemble des d�couvertes relatives au pass� de notre esp�ce qu'on est tent� d'y voir une caract�ristique essentielle de l'�tre humain, de d�finir l'homme comme un animal qui honore ses morts. Ce culte a �t� l'objet d'un grand nombre d'�tudes dont on trouvera un �cho fid�le dans notre encyclop�die sur la mort Je choisirai ici deux figures h�ro�ques illustrant les deux p�les entre lesquels les attitudes face � la mort et la souffrance ont �volu�: l'Antigone de Sophocle(-2500) et Florence Nightingale, (1850) la fondatrice de la profession d'infirmi�re. La premi�re est un personnage de th��tre, mais tout le monde admettra qu'il y eut de r�elles Antigone dans le monde grec. La seconde a bel et bien exist�, mais on se demandera pourquoi je la compare � Antigone. L'une et l'autre ont �prouv� le plus haut degr� de compassion pour les guerriers ; pour l'une et l'autre �galement, les mobiles religieux ont eu la plus grande importance.
Entre l'une et l'autre toutefois une r�volution s'�tait op�r�e: la premi�re a sacrifi� sa vie � un mort, son fr�re Polynice, la seconde s'est d�vou�e aupr�s des soldats britannique mourants, dans un h�pital de Scutari pendant la guerre de Crim�e. En accordant les honneurs d'une s�pulture � son fr�re, Antigone allait � l'encontre de la volont� du roi Cr�on et elle s'exposait � la mort. Entre l'une et l'autre, on est pass� du culte des morts aux soins des mourants. Je ne dis pas qu'Antigone n�aurait pas pr�f�r� soigner son fr�re pour le gu�rir, je ne dis pas que Florence Nightingale se montrait indiff�rente aux soins que r�clamaient les morts. Dans son pays d'origine, on avait le souci de choisir comme cimeti�res les plus belles parcelles de terre. Je dis que la premi�re illustre un monde o� l'accent �tait mis sur le culte des morts tandis que Florence Nightingale illustre un monde o� l'accent �tait mis sur les soins aux mourants. Et j'ajoute que les morts ont continu� de perdre de l'importance par rapport aux mourants. Il existe encore des cimeti�res, dans le cas des soldats en particulier, on voit leur cercueil quand on les ram�ne du Front, on publie une notice � leur sujet dans les journaux, mais la retraite de la mort se poursuit.
A l'h�pital de Scutari, les soldats pouvaient mourir avec dignit�, la dignit� �tant dans ce cas un sentiment int�rieur, mais ils ne pouvaient pas mourir dans la dignit�, c'est-�-dire dans des conditions mat�rielles comportant un minimum d'hygi�ne, de l'air pur, des draps et des pansements propres. La contribution de Florence Nightingale a �t� de cr�er ces conditions et ce faisant elle a r�ussi sur deux plans: le plan moral et le plan physique, car uniquement gr�ce � ces conditions qu'elle am�liorait, le taux de gu�rison s'est �lev� presque jusqu'� son niveau d'aujourd'hui.
Apr�s elle, le mouvement s'accentuera, le culte des morts continuera de r�gresser. Auparavant, si on distinguait l'�me du corps et si en terre chr�tienne on la croyait destin�e � l'immortalit� accord�e aux purs esprits, on n'en continuait pas moins � veiller sur le sort de son corps ici-bas, dans le cadre du temps et de l'espace, comme si l��me avait conserv� la mat�rialit� du souffle � laquelle on l'avait assimil�e. Le monument fun�raire, la tombe qu'on fleurissait, la relique qu'on v�n�rait, les messes que l'on disait pour son salut �taient des fa�ons de l'aider � s'incarner de nouveau, apr�s la d�sincarnation de la mort, et d'�chapper ainsi au plus grand des malheurs: l'errance dans l'espace infini. Cette �me revivait d'abord dans celle de ses proches qui lui �taient fid�les et � travers eux, elle enrichissait la vie de la communaut�. Dans des cultures plus anciennes, on croyait que les �mes des morts se r�fugiaient dans les �toiles.
Cette proximit� entre les vivants et les morts �tait marqu�e � Rome par la place qu'occupaient les m�nes des anc�tres au centre de chaque maison ; dans la chr�tient�, par l'enterrement des morts pr�s des �glises et parfois, dans le cas des notables, � l'int�rieur des �glises. Les morts pouvaient participer ainsi aux pri�res des vivants. Ayant eux-m�mes des liens affectifs avec leurs morts, les gens avaient raison d'esp�rer qu'ils seraient l'objet apr�s leur propre mort d'une semblable attention.
Ces r�alit�s sont encore si pr�s de nous qu'elles sont famili�res m�me � un penseur rationaliste comme Alain. � Aussi cela est plein de sens de se demander ce que les morts veulent. Et regardez bien, �coutez bien; les morts veulent vivre; ils veulent vivre en vous, ils veulent que votre vie d�veloppe richement ce qu'ils ont voulu. Ainsi les tombeaux nous renvoient � la vie. Ainsi notre pens�e bondit joyeusement par-dessus le prochain hiver, jusqu'au prochain printemps et jusqu'aux premi�res feuilles. J'ai regard� hier une tige de lilas dont les feuilles allaient tomber, et j'y ai vu des bourgeons. � 2
Ludwig Klages, un contemporain d'Alain, mais plus pr�s du romantisme allemand que du rationalisme, �voque un lointain pass� o� �la pr�sence vivante que l'homme r�clame pour l'�me de ses morts, jaillit d'instant en instant du rapport �rotique �l�mentaire entre les d�funts et les vivants concrets. L'�me de l'image se meurt quand elle s'�teint dans les �mes de ceux qui la comm�morent.� 3Et l'on pourrait ajouter que l'�me des vivants meurt � son tour quand elle cesse d'aimer celle des morts.
�Ils ont fondu dans une absence �paisse,
L'argile rouge a bu la blanche esp�ce,
Le don de vivre a pass� dans les fleurs!
O� sont des morts les phrases famili�res,
L'art personnel, les �mes singuli�res?� 4
C'est le po�te Paul Val�ry, encore pr�s de nous, qui a �crit ces vers par lesquels il se rattache � de nombreuses cultures anciennes dont celles de plusieurs nations am�rindiennes. Le don de vivre qu'il �voque ici est un autre nom donn� � l'�me ; et si loin que nous ayons pouss� l'instrumentalisation des �tres et des objets, nous sommes encore sensibles aux liens entre les fleurs et la mort. Il reste que la tendance dominante nous �loigne de cette symbiose avec la nature qui faisait de la fleur le signe de la pr�sence permanente des disparus et que c'est le co�t des fleurs que nous offrons au mort plus que leur port�e symbolique qui importe � nos yeux.
De tout cela il ne reste plus que d'infimes traces. La mort �tait une m�tamorphose. Elle est devenue une rupture. Faut-il croire qu'avant la rupture la pr�sence des morts dans la communaut� des vivants aidait ces derniers � faire faire face � la mort et � se r�signer aux souffrances qui la pr�c�daient ? Faut-il penser que l'homme demeur� soumis � Dieu s'interdisait d'intervenir dans les grands faits de la nature? Quoiqu'il en soit, apr�s la rupture, l'homme s'estima un jour en droit de mettre fin � ses souffrances et de choisir l'heure et la forme de sa mort. Par malheur toutefois, cette id�e qui avait s�duit une grande partie de l'Occident fut d'abord appliqu�e sous le signe de la haine par un r�gime totalitaire. C'�tait l� chose logique, car un certain darwinisme n'�tait pas �tranger au couple eug�nisme-euthanasie. Elle repara�t aujourd'hui sous le signe de la compassion et du choix individuel, mais qui pourrait nier que son pass� p�se encore lourdement sur elle?
L'�volution du rapport avec les a�n�s
Encore aujourd'hui, dans les familles vietnamiennes �tablies au Canada, l'enfant le plus �g� de la famille doit prendre soin de ses parents jusqu'� leur mort. Ce sentiment d'obligation � l'�gard des vieillards, qui suppose un profond respect, a �t� et demeure la r�gle dans bien des cultures.
Il existait une coutume semblable dans les familles paysannes traditionnelles du Qu�bec. � l'approche de la soixantaine, les parents se donnaient � celui de leur enfant � qui ils avaient c�d� leur maison et leur terre, � charge pour cet enfant de veiller sur eux. Cette entente faisait m�me l'objet d'un contrat devant notaire. Aujourd'hui les rapports parents enfants sont v�cus sous le signe de l'autonomie. Les parents font en sorte que leurs enfants soient autonomes le plus t�t possible et leurs enfants, plus tard, s'attendront � ce que leurs parents fassent preuve de la m�me autonomie, jusqu'� la mort. Quels liens faut-il �tablir entre ce changement de mentalit� et celui que nous avons observ� dans les rapports avec la mort? L� o� la mort est un mur, la vieillesse est-elle une impasse? Quelle que soit la r�ponse qu'on apporte � cette question, la tendance actuelle vers l'autonomie a un rapport manifeste avec le sujet dont nous traitons.
L'�volution du rapport avec les objets
L'id�e de stimuler l'�conomie en moussant la consommation et planifiant l'obsolescence des objets est apparue dans le sillage de la grande d�pression au moment pr�cis o� les �tres inutiles ont �t� pr�sent�s comme des vies sans valeur, des existences superflues. Simple co�ncidence peut-�tre, mais il n'emp�che que la crainte qu'on ne traite bient�t les personnes humaines comme des objets jetables quand elles deviennent inutiles s'est vite r�pandue. �Quand on ne respecte plus les objets, dira Fernand Dumont, les hommes deviennent de faux objets. �5
De toute �vidence, il existe un lien subtil entre le rapport avec la mort et le rapport avec les objets. Parce qu�ils sont uniques, parce qu'ils ont un caract�re, on peut dire de certains objets qu'ils sont vivants, qu'ils ont une �me, celle que leur a transmise l'artisan qui les a faits � la main. �Objets inanim�s, avez-vous donc une �me...� Ces objets, on se r�signe mal � ce qu'ils disparaissent, on s'efforce de les conserver de g�n�ration en g�n�ration. Les mus�es, mot d�riv� de muse, en sont remplis. Ils sont les cimeti�res des objets. En respectant les objets, on respecte le travail humain et on prolonge la vie des artisans apr�s leur mort. On d�sirait que l'objet dure, il avait �t� fait pour durer, comme ce vieil anneau de fer qui symbolise la vie aux yeux du naufrag�:
Horreur ! L�homme dont l�onde �teint le hurlement,
Sent fondre et s�enfoncer le b�timent qui plonge ;
Il sent s�ouvrir sous lui l�ombre et l�ab�me, et songe
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil ! 6
Ce vieil anneau est l'objet dans toute la pl�nitude de sa pr�sence et c'est la mort qui nous le r�v�le. Mais il ne durera pas, il sera emport� par le culte de la nouveaut� apparu dans le m�me contexte que l'obsolescence et la production en s�rie.
Il ne s'agit pas de nier ici les bienfaits que la production en s�rie a apport�s � l'humanit�, ni l'apport du design industriel � l'esth�tique mais d'indiquer une tendance qui, associ�e � d'autres, pourrait avoir pour effet de r�duire l'homme � un faux objet dont on peut disposer � sa guise.
L'invasion de l'imaginaire par le robot
De l'homme sans visage � la vie sans valeur, il n'y a, disions-nous, qu'un pas myst�rieux. S'il existe en l'homme une chose infiniment pr�cieuse qui fonde sa dignit� c'est bien par son visage qu'elle s'exprime d'abord. Si bien qu'on est dans l'obligation de se demander si on peut repr�senter l'homme sans visage sans le d�grader. Puisque c'est l'impact des repr�sentations de l'homme sur l'imaginaire qui est en cause ici, il faut d'abord s'int�resser aux exp�riences les plus courantes de nos contemporains dans ce domaine, celles du cin�ma, de la t�l�vision et d'Internet. � la t�l�vision, on voit de plus en plus fr�quemment, dans la publicit� en particulier, des repr�sentations sch�matiques des �tres humains. Pictogrammes qui les font ressembler � un robot plut�t qu'� une personne pouvant exprimer des sentiments et des pens�es par son visage. S'il s'agit d'indiquer la porte de sortie, il vaut peut-�tre mieux en effet utiliser un sch�ma plut�t qu'un dessin subtil puisque la repr�sentation n'est l� que dans un but utilitaire. Mais l'usage du pictogramme s'�tend bien au-del� de l'utilitaire. On se compla�t dans la repr�sentation de l'homme sans visage.
Le troph�e le plus convoit� dans le monde du cin�ma est le c�l�bre � Oscar �. � l'origine, cette statuette en britannium plaqu� or, n'avait pas de nom, ce qui lui convenait bien puisqu'elle n'avait pas de visage et n'en a toujours pas. L'un des membres de l'Acad�mie am�ricaine des arts et des sciences du cin�ma, Harriet Herrick, lui a tout de m�me trouv� une ressemblance avec l'un de ses oncles, pr�nomm� Oscar, et depuis le cin�ma am�ricain, et donc mondial, repose sur un symbole mensonger: le nom d'une personne donn� � une chose, car un corps humain sans visage n'est qu'une chose quelconque. Soyons pr�cis. Oscar n'est pas tout � fait d�nu� de
visage. On a plaqu� sur la face de son cr�ne des figures g�om�triques rappelant une bouche, des yeux et un nez, mais c'est l� de la fausse repr�sentation. Le personnage demeurant d�nu� de toute expression, il e�t �t� pr�f�rable qu'on le laiss�t d�pourvu de traits humains. Oscar est un robot, un robot � l'�p�e longue et puritaine, l'anc�tre de tous ceux qui peupleront ensuite le cin�ma am�ricain. Et ils sont de plus en plus nombreux. Si l'on ajoute � cela tous les monstres, tous les engins, tous les animaux plus ou moins anim�s, affubl�s de mimiques qui ne reproduisent que la dimension m�canique et sch�matique des sentiments, force est de constater que le robot a d�j� gagn� la bataille de l'imaginaire. Sur Internet, il a comme complice l��motic�ne, ce pictogramme manipulable o� selon qu'il est droit ou invers�, l'accent circonflexe exprime la gaiet� ou la tristesse.
On me reprochera sans doute de ne pas �tre de mon �poque, de ne pas avoir compris que l� o� je vois un triomphe du robot, il faudrait plut�t que je m'�merveille devant la vie qui envahit les machines et humanise les pictogrammes. Je r�pondrai seulement que la question de l'homme sans visage m�rite d'�tre pos�e, ne serait-ce que pour qu'on puisse concevoir les animations de fa�on � ce qu'elles enrichissent l'imaginaire plut�t que de le dess�cher.
J'ai un jour rendu visite � l'h�pital � un ami qui se savait atteint mortellement. Il m'a re�u � un moment o� il �tait branch� sur l'appareil de dialyse r�nale. Il �tait intact mentalement et n'avait qu'un d�sir: contempler l'Agneau mystique de Van Eyck. Je lui ai offert le lendemain une reproduction de ce tableau. D'autres amis avaient fait de m�me. Notre mourant �tait en extase devant l'une ou l'autre de ces reproductions. La repr�sentation d'un homme sans visage lui aurait-elle apport� la m�me joie? Le philosophe Jean Onimus est plut�t d'avis qu'elle l'aurait plong� dans le d�sespoir. � Il existe de Picasso un Portrait d'homme (titre d'une sinistre ironie) qui repr�sente un tor�ador. Mais de l'homme il ne subsiste rien qu'un tricorne et des �paulettes: le reste n'est qu'un patient labyrinthe de volutes couleur de chair, laborieusement vermicul�es avec une application d'artisanat minutieux. � la place du visage s'�tale ainsi une horrible blessure, fascinante comme un crime. Commenter un tel tableau au seul point de vue de l'art est, croyons-nous, commettre un faux-sens. C'est sur l'Esprit qu'il porte directement. C'est pour cela qu'il tourmente, parce qu'on y d�couvre un ressentiment longuement savour�, la volont� tr�s froide de sacril�ge. �7
Voil� pourquoi l'homme sans visage m'effraie. Il constitue un autre facteur de risque sur la pente du m�pris dont l'homme le plus inutile et le plus vuln�rable est l'objet.
La libert� assimil�e au choix
La seule diff�rence, disions-nous, entre l'eug�nisme-euthanasie des nazis et celui que nous pratiquons aujourd'hui c'est que le second est l�gitim� par le choix personnel tandis que le premier a �t� avili par l'usage qu'en a fait un �tat totalitaire. Est-ce l� une bonne garantie pour la personne la plus vuln�rable qui est aussi celle qui n'est pas en mesure de formuler un choix? Cela l'exclut du droit � l'euthanasie, sauf si la loi autorise son tuteur ou son mandataire � faire le choix � sa place dans le respect de sa dignit�. Mais comment et dans quelles conditions le repr�sentant pourra-t-il faire le bon choix?
Le bon choix dans ce cas comme dans tous les autres est celui qui donne � l'amour une ultime occasion de se manifester. C'est Victor Hugo qui nous souffle cette r�ponse dans le po�me o� il �voque un �ph�be qui, avant de partir � la guerre, se souvenant de son premier �moi amoureux, adresse au ciel cette pri�re: � Je veux bien mourir � d�esse, mais pas avant d'avoir aim�. �8 C'est en tant que lieu de la naissance encore possible de l'amour, ou de son accomplissement, que les derniers moments de la vie sont sacr�s. Mais qui peut �tre s�r d'avoir aim�? Celui qui a aim� veut aimer davantage, celui qui n'a pas aim� en est inconsolable.
Si l'on pressent qu'au seuil de la mort une m�re nourrit encore l'espoir de se r�concilier avec l'un de ses enfants, il faut permettre la r�alisation de cet espoir en r�duisant la dose de morphine, au risque d'accro�tre la douleur. Jusqu'� quel point? Ce sens ultime de la proportion suppose une atmosph�re intime rendant possible le respect int�gral de la personne qui souffre. C'est le mot myst�re qui caract�rise le mieux une telle atmospĥ�re. Selon Gabriel Marcel, le myst�re est une situation dans laquelle je suis affectivement et spirituellement engag�, il se distingue du probl�me, lequel r�sulte de l'objectivation de la m�me situation. S'ils font partie du myst�re parce qu'ils connaissent bien le malade et ses proches, le m�decin et l'infirmi�re exerceront leur sens de la proportion, sans avoir � craindre qu'on les accuse soit d'avoir caus� la mort, soit d'avoir rendu la douleur intol�rable. Selon l'historien Philippe Ari�s, d�s le dix-neuvi�me si�cle, le m�decin de famille, qui se rendait � la maison du malade, offrait en toute confiance de tels soins palliatifs.
Il est h�las! de plus en plus difficile de r�unir les conditions du contexte qui rend une telle confiance possible. L'organisation des soins, de plus en plus rationnelle, la m�decine, de plus en plus objective, la mort � l'h�pital plut�t qu'� la maison, la solitude de bien des mourants, sont autant de facteurs qui incitent � penser que le probl�me a remplac� le myst�re pratiquement partout. Si tel est le cas, le pire mal n'est-il pas d�j� fait ? En l'absence du myst�re, d'un climat humain, quelle que soit la d�cision prise, elle risque fort d��tre v�cue par le malade comme une atteinte � sa dignit�. Dans ces conditions, une loi ayant pour effet de mettre le m�decin et l'infirmi�re plus � l'aise ne serait-elle pas un moindre mal? O� trouveraient-ils la force de r�sister � la vague qui nous entra�ne tous dans la direction de l'euthanasie ?
Il faut pourtant r�sister � cette vague, ne serait-ce que parce qu'elle se pr�sente comme une fatalit� et que l'homme ne peut pas c�der � la fatalit� sans perdre sa dignit�. Et on peut y r�sister efficacement par les soins palliatifs, � la maison ou � domicile, � la condition que ces soins soient orient�s vers le respect du myst�re. � la place d'une loi qui objectiverait encore davantage la situation, il faut souhaiter l'entr�e en sc�ne d'un intime, ou � d�faut d'un intime d'une autre personne capable d'�veiller par son propre amour l'ultime amour du malade Et si un tel �tre ne se pr�sente pas? On peut encore esp�rer que le mourant trouvera en lui-m�me des souvenirs qui lui permettront de quitter la vie en la b�nissant, ce qui suppose encore qu'on l'entoure du plus grand respect. � Il faut quitter la vie, comme Ulysse quitta Nausicaa, en le b�nissant, et non amoureux d'elle�9 .Tel est le sens des derniers soins: favoriser l'ultime �lan d'amour, qui pourra prendre la forme du consentement ou de l'abandon et demeurer si int�rieur, si secret que seuls quelques intimes le sentiront. C'est le respect de ce secret qui fonde nos obligations � l'�gard des plus vuln�rables.
En �crivant ces lignes j'ai le sentiment d'user d'un langage qui n'a plus cours, qui est l'�quivalent d'une langue morte. Ce sentiment, Pierre Vadeboncoeur l'�prouvait d�j� en 1978: �Il y aura un homme futur. Il se fera sur un �trange mod�le peu � peu �tabli d'apr�s l'utilit� relative d'id�es fonctionnelles auxquelles on aura r�duit la r�gle morale. On aura, en particulier, mesur� l'utilit� de l'homicide et statu� favorablement sur lui. C'est d�j� commenc�, froidement, comme en laboratoire. Je ne puis me d�fendre du sentiment que le d�bat sur l'avortement ait quelque chose � voir avec cela. Ma tristesse l'attestait: cette modernit� me faisait mal. Ce mal �tait un sympt�me, sans doute. De quoi me sentais-je priv�? De quelle partie profonde de mon �tre, de quel fond plus g�n�ral m'arrachait-on ? Le propre de la culture moderne c'est qu'elle bafoue constamment le sacr� qu'on porte en soi. Elle �quivaut � un syst�me de m�pris. C'est un syst�me de m�pris et d'ignorance de tout ce que notre temps ne tient pas dans les pinces de son analyse. �10
Notes
1-Victor Hugo, Les Mis�rables, t. 2, 1862, p. 80.
2-Propos sur le bonheur, Paris, Gallimard, �Id�es�, 1969, p. 154-156.
3- Ludwig Klages, De l'�ros cosmogonique, L'Harmattan, 2008, p.199
4-Paul Val�ry, Le cimeti�re marin.
5-Fernand Dumont, revue Crit�re, No 16, 1977, Entretien, Les �ges de la vie.
https://agora.qc.ca/thematiques/inaptitude.nsf/Documents/Vieillesse--Laccomplissement_selon_Fernard_Dumont_par_Fernand_Dumont
6- Victore Hugo, La l�gende des si�cles, Les pauvres gens.
7-Jean Onimus, L'Art et la vie, Paris, Fayard 1964.
8- Victor Hugo, La L�gende des si�cles, La chanson de Sophocle � Salamine.
9- Fr�d�ric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.
10-Pierre Vadeboncoeur, Les deux royaumes, Montr�al, l'Hexagone, 1978, p.190